L'industrie représente le tiers de l'effort d'électrification que la France doit fournir. Mais derrière ce cap commun, les trajectoires divergent fortement selon les secteurs : certains ont déjà largement décarboné leurs procédés, d'autres peinent encore à s'affranchir des énergies fossiles. Décryptage des raisons de ce grand écart, et des leviers publics déployés pour le combler.
Pourquoi l’industrie française doit encore accélérer son branchement à l’électricité
L‘industrie française a beau afficher de belles avancées côté décarbonation, elle reste aujourd’hui largement accrochée aux énergies fossiles. Dans ce secteur, près de la moitié de la consommation d’énergie finale provient d’énergies fossiles. Un chiffre qui, à l’heure où la souveraineté énergétique et la maîtrise des coûts sont sur toutes les lèvres, mérite qu’on s’y attarde.
Pour l’industrie, une consommation d’énergie encore majoritairement fossile
Concrètement, dans l’industrie, la majorité des usages énergétiques (70 %) servent à produire de la chaleur : cuire, sécher, distiller, fondre. Or dans la plupart des cas, ces usages peuvent déjà être électrifiés grâce à des technologies matures, produites en Europe et souvent proposées à des prix compétitifs. Autrement dit, la marge de progression existe, et elle est loin d’être négligeable.
Cela vaut aussi bien pour les grands sites industriels, engagés dans des programmes de décarbonation de long terme, que pour les PME et TPE du secteur, qui peuvent elles aussi basculer vers des équipements électriques adaptés à leur activité.
La SNBC vise 47 % d’électricité dans l’industrie dès 2030, un objectif en cours d’ajustement
Pour donner un cap à cette transformation, la France s’appuie sur la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC), la feuille de route qui fixe, secteur par secteur, la trajectoire vers la neutralité carbone en 2050. Sur la base du scénario actuellement à l’étude, l’électricité passerait de 37 % des consommations finales énergétiques de l’industrie en 2023 à près de 47 % dès 2030, puis jusqu’à 57 % à l’horizon 2050.
Un chiffre à manier toutefois avec des pincettes : la troisième édition de cette stratégie, la SNBC 3, est actuellement en cours de révision, tout comme les budgets carbone associés. Les objectifs sectoriels définitifs pourront donc encore évoluer d’ici leur adoption.
Reste que la direction est claire : l’industrie représente à elle seule le tiers de l’effort d’électrification à fournir par l’ensemble de l’économie française. Un chantier de taille, mais loin d’être hors de portée, comme le montrent les secteurs qui ont déjà pris de l’avance.
Les secteurs industriels pionniers de l’électrification
Toutes les filières industrielles n’avancent pas au même rythme sur le chemin de la
décarbonation. Certaines ont déjà fait la démonstration qu’électrification et compétitivité pouvaient aller de pair.
La chimie, une trajectoire de décarbonation déjà spectaculaire
Selon la Direction générale des Entreprises (DGE), entre 1990 et 2019,
les émissions de la chimie ont chuté de 62 %, une baisse qui représente à elle seule plus de la moitié de la diminution totale des émissions de l’industrie manufacturière sur la période. Ce qui rend cette performance d’autant plus marquante, c’est qu’elle s’est produite alors même que l’activité du secteur augmentait de 42 % sur la même période. Le secteur a notamment quasiment éliminé ses émissions de protoxyde d’azote, liées à la production d’acides adipique et nitrique, une avancée portée par l’évolution de la réglementation.
L’acier et l’aluminium (métallurgie), portés par le recyclage et les fours électriques
Du côté de la métallurgie, les émissions ont reculé de 42 % sur la même période. Le recyclage constitue aujourd’hui
le principal levier de décarbonation pour l’acier et l’aluminium : il permet à la fois de limiter la consommation d’énergie et de faciliter l’électrification des procédés.
Sur le terrain, cette dynamique se traduit par des investissements concrets :
- Arcelor-Mittal a annoncé la construction d’un four électrique à Dunkerque, pour 1,3 milliard d’euros ;
- GravitHy prévoit d’investir 2,2 milliards d’euros dans une installation pionnière de production d’acier bas carbone à partir d’hydrogène issu de l’électrolyse ;
- FertigHy doit produire dès 2030, à Languevoisin (Somme), 10 % de la consommation française d’engrais azotés à partir d’hydrogène électrolytique.
Un plan de soutien à l’électrification dédié aux artisans
L’électrification ne concerne pas que les géants de l’industrie. Le plan d’électrification des usages prévoit ainsi un soutien renforcé pour les artisans équipés de fours, rôtisseries ou cabines de peinture, ainsi qu’un accompagnement pour les engins de chantier. Boulangers, bouchers, garagistes ou peintres font partie des professions concernées par cette bascule vers des équipements électriques, avec l’objectif de les rendre moins dépendants des fluctuations des prix des énergies fossiles.
Ensemble, ces trajectoires montrent qu’électrification rime souvent avec gain de compétitivité, quelle que soit la taille de l’entreprise. Mais tous les secteurs n’avancent pas à la même vitesse.
Les secteurs où l’électrification avance plus lentement
En revanche, d’autres filières peinent davantage à réduire leur dépendance aux énergies fossiles, pour des raisons propres à chacune…
Ciment et matériaux de construction : une baisse nettement moins marquée que celle de la chimie
Toujours selon la Direction générale des Entreprises (DGE), les émissions du secteur des minéraux non-métalliques et matériaux de construction, qui regroupe notamment le ciment, ont reculé de 36 % entre 1990 et 2019. Un recul réel, mais loin derrière celui affiché par la chimie sur la même période. La
baisse de l’activité industrielle a également contribué à cette évolution, mais comme pour la métallurgie, dans une proportion bien moindre que les gains d’efficacité énergétique et de procédés.
Agroalimentaire : une production en hausse qui freine la baisse des émissions
Contrairement aux autres grandes filières industrielles, les émissions de l’agroalimentaire sont restées relativement stables depuis 1990, voire en légère hausse, autour de 9 mégatonnes de CO2 équivalent. La raison tient avant tout au dynamisme de la production du secteur sur la période, qui a contrebalancé les gains d’efficacité réalisés par ailleurs.
Métallurgie primaire et pétrochimie : des filières moins représentées dans les dispositifs de soutien à ce jour
À l’intérieur même de la métallurgie, tous les procédés n’avancent pas au même rythme. Selon les données de la Direction générale des Entreprises
, la transition reste ainsi moins engagée dans la métallurgie primaire, encore fortement consommatrice de charbon : les sites d’ArcelorMittal à Dunkerque et à Fos-sur-Mer, parmi les plus émetteurs du secteur de la métallurgie en France, fonctionnent toujours avec des hauts fourneaux alimentés au charbon.
Du côté du raffinage et de la pétrochimie, le constat est différent mais tout aussi parlant : lors des premiers appels à projets de décarbonation industrielle de France Relance, cette filière n’a compté que 6 lauréats, pour 111 millions d’euros d’investissements soutenus, contre 37 lauréats et plus d’un milliard d’euros pour les matériaux de construction sur la même période. Un écart qui traduit une filière aujourd’hui moins représentée dans les dispositifs de soutien existants.
Le saviez-vous ?
En France, les 50 sites industriels les plus émetteurs concentrent une part majoritaire des émissions du secteur. Une poignée de bassins industriels concentre donc l’essentiel
des enjeux de décarbonation.
Ces écarts entre filières ne sont pas figés : ils reflètent surtout des points de départ différents et des contraintes techniques ou économiques propres à chaque procédé. C’est justement pour accompagner ces trajectoires, à des vitesses différentes, que les pouvoirs publics ont mis en place plusieurs leviers de soutien.
Les leviers publics mobilisés pour lever ces freins
Face à ces trajectoires contrastées, l’État a mis en place un arsenal de dispositifs pour accompagner concrètement les entreprises, quelle que soit leur taille.
Des aides ciblées : crédit d’impôt industrie verte, appels à projets, certificats d’économie d’énergie
Plusieurs outils de financement se sont succédés ou complétés ces dernières années pour soutenir la transformation des sites industriels :
- Le crédit d’impôt pour l’industrie verte (C3IV) a déjà soutenu 18 projets industriels, représentant 10 milliards d’euros d’investissements privés, selon le dossier de presse du plan « Électrifions la France ».
- L’Appel d’Offres pour les Grands Projets Industriels de Décarbonation (AO GPID) a attribué, lors de sa première édition en 2025, 1,6 milliard d’euros à 7 projets. Sa première relève doit permettre, à terme, d’électrifier jusqu’à 2 TWh par an ; une seconde relève est en cours, avec des lauréats attendus fin 2026.
- Le dispositif DECARB-IND porté par l’ADEME, actif depuis 2020, cible les sites industriels de taille intermédiaire portant des projets de décarbonation compris entre 3 et 30 millions d’euros d’aide.
- Les certificats d’économie d’énergie (CEE) sont eux aussi mobilisés pour l’industrie : les aides aux pompes à chaleur industrielles, chaudières électriques et compresseurs mécaniques de vapeur doivent être révisées à la hausse, avec un objectif d’environ 10 TWh de chaleur par an pour les seules pompes à chaleur industrielles.
Ces dispositifs combinés, AO GPID et DECARB-IND en tête, doivent permettre d’électrifier environ 2 TWh supplémentaires d’ici 2030, selon le plan d’électrification des usages présenté en avril 2026.
Un réseau électrique renforcé pour accueillir les nouveaux besoins industriels
Multiplier les projets d’électrification industrielle ne sert à rien si le réseau ne suit pas
. RTE prévoit ainsi de tripler la capacité d’accueil de projets d’électrification dans les grandes zones industrialo-portuaires de Dunkerque, Le Havre et Fos, avec 9 GW de capacité supplémentaire disponibles d’ici 2029. Cinq zones industrielles de taille intermédiaire, dites « zones prioritaires d’électrification P2 » (Sud Île-de-France, Sud Alsace, Saint-Avold, Valenciennes-Maubeuge, Port-la-Nouvelle), doivent quant à elles bénéficier de 5 GW de capacité supplémentaire.
De son côté,
Enedis prévoit d’augmenter ses investissements de 5 milliards d’euros d’ici 2030, pour atteindre 33 milliards d’euros sur la période 2026-2030, en soutien direct au plan d’électrification.
L’électrification : une transition bénéfique pour les industries
Au-delà des aides et du réseau, l’électrification transforme aussi la manière dont les industries sécurisent leur approvisionnement en énergie, et ouvre des perspectives concrètes en matière d’emploi et de développement de filières.
Des contrats d’électricité de long terme pour sécuriser les prix
À partir de 2027, l’État proposera aux industries et entreprises de
nouveaux contrats d’électricité de long terme, sur des durées de 8 à 10 ans, adossés au parc d’installations renouvelables soutenu par la puissance publique. Concrètement, une partie du volume d’énergie renouvelable serait mise en vente très en avance, avec un objectif progressif : quelques dizaines de mégawatts dans un premier temps, puis 1 gigawatt à terme. Cette mesure s’adresse en priorité aux entreprises des secteurs de l’agriculture, de l’industrie et du numérique.
Une opportunité industrielle pour les filières et l’emploi locaux
L’électrification de l’industrie ne se limite pas à un enjeu climatique : elle représente aussi un relais de croissance pour les filières françaises. Selon la
Fédération des industries électriques et numériques, (FIEEC), la filière électrique pourrait ainsi augmenter de 25 % sa capacité de production d’équipements comme les disjoncteurs, et de 50 % celle des câbles de transport et de distribution, à horizon 2030.
Cette dynamique s’accompagne d’un enjeu de compétences bien réel : selon France Travail, 85 % des emplois de 2030 n’existent pas encore, et les besoins de recrutement pour réindustrialiser la France sont estimés à 100 000 personnes par an. Le crédit d’impôt pour l’industrie verte, à lui seul, devrait générer 23 milliards d’euros d’investissements et créer 40 000 emplois directs d’ici 2030.
De quoi rappeler que la transition énergétique de l’industrie n’est pas qu’une affaire de mégawatts : c’est aussi un pari sur les compétences et les emplois de demain.